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Pays : France  Langue(s) : français 

Le corps et l’épreuve de la thèse


Date :  du 13-10-2022 au 13-10-2022

Appel à communications ouvert jusqu'au :  01-07-2022

Lieu :  UFR STAPS de Besançon

Modalité :  présentiel

Organisation :  Université de Franche-Comté (UFC)

En nous concertant sur ce qui lie des doctorantes et doctorants travaillant sur des objets a priori bien distincts, il nous a semblé intéressant de questionner la place du corps tout au long de l’exercice de thèse, afin de dépasser l’idée communément admise selon laquelle il ne constituerait qu’un exercice purement intellectuel. En interrogeant le corps de la doctorante ou du doctorant à la fois comme un outil de travail permettant le recueil des données, mais aussi comme outil éprouvé par l’exercice physique et intellectuel de la thèse, nous souhaitons questionner la place du corps lors des différentes étapes du processus de thèse et même montrer comment ce corps, en tant qu’instrument utilisé et éprouvé, accompagne la construction des différents objets de recherche.



Programme : 

Argumentaire

Après une première journée d’étude consacrée à « La construction de l’objet de recherche durant la thèse » (Laboratoire C3S, UFR STAPS de Besançon), nous nous sommes demandés quelle thématique permettrait à de jeunes chercheuses et chercheurs de s’interroger à nouveau sur des problématiques qui les rassemblent. En nous concertant sur ce qui lie des doctorantes et doctorants travaillant sur des objets a priori bien distincts (le corps punk, le temps, l’iconographie scolaire, l’e-sport, etc.), il nous a finalement semblé intéressant de questionner la place du corps tout au long de l’exercice de thèse, afin de dépasser l’idée communément admise selon laquelle il ne constituerait qu’un exercice purement intellectuel. Nos expériences nous ont ainsi confrontés à des manières plurielles d’appréhender le corps au cours des phases successives de cette période doctorale : à la fois en tant qu’outil permettant d’accéder aux données, mais également en tant que produit, façonné et éprouvé par ces longues années de travail.

En effet, le corps représente sans doute le premier outil du chercheur, dont les usages sociaux peuvent être décryptés (Boltanski, 1971). Ne dit-on pas que l’homme pense avec ses doigts (Warnier, 1999) ? La matérialité des documents fournit des premiers indices à l’historien, parfois décisifs, quand la mise en scène de soi (Goffman, 1973) s’avère systématique pour tout ethnologue ou sociologue qui se présente à ses interlocuteurs. Comment s’imprégner d’un contexte hors de toute inscription corporelle ? La visite des lieux de mémoire et la rencontre des acteurs dans leur environnement autorisent le recours aux sens. La vue prélève signes et symboles là où le toucher et l’odorat accentuent l’immersion. Dans le cadre d’un entretien scientifique, comment faire part d’écoute et d’approbation si ce n’est par le corps ? D’une part, l’empathie du chercheur se manifeste dans son langage qu’il soit corporel ou verbal, dans ses faits et gestes, qui prennent sens dans l’interaction. D’autre part, une négociation plus complexe semble façonner le recueil des données. L’enjeu est de se présenter aux yeux de l’enquêté comme une personne digne d’accéder à des informations sensibles et intimes, conservées de manière plus ou moins confidentielle. Dès lors, le chercheur se pare d’une identité virtuelle (Goffman, 1975) confectionnée grâce à des signes corporels (vêtements, comportements, etc.) pouvant être interprétés par l’enquêté comme une preuve de proximité culturelle. Cette présentation de soi, ce jeu de rôle ostentatoire plus ou moins conscient, est susceptible de conduire l’enquêté à dévoiler des informations plus personnelles qui pourraient échapper de prime abord au scientifique. En fonction des configurations de l’enquête, la symbolique du pouvoir institutionnel qui transparaît dans le statut de chercheur est tantôt masquée, tantôt perceptible. Sans ces divers artifices qui se révèlent dans un art d’utiliser le corps humain, le chercheur parviendrait-il à recueillir des données indispensables à ses recherches ? De même, la dimension narrative d’un entretien téléphonique peut être appauvrie puisqu’une partie des affects et des sentiments du témoin échappe au chercheur. Bien souvent, les mouvements se joignent à la parole pour exprimer la déception ou l’enthousiasme. Seul l’entretien physique permettrait alors de saisir toute la finesse d’un récit à tonalité émotionnelle. Une telle modalité semble également la plus adaptée pour favoriser la naissance d’un « plaisir qui naît de la réciprocité de la relation de communication entre deux personnes » (Descamps, 2001, p. 355). Aussi, les postures et les attitudes fournissent des aides à l’accès et à la compréhension du discours.

S’interroger sur le rôle du corps dans l’accès aux données, en tant qu’interface principale entre le chercheur et les acteurs sociaux, offre ainsi l’occasion de montrer que la relation d’enquête, loin d’être univoque et linéaire, est traversée par un ensemble de négociations, de stratégies de dissimulation ou jeux de théâtre entre les différents interlocuteurs (Campigotto et al., 2017 ; Strauss, 1997). Maîtriser cette relation d’enquête est en effet essentiel pour obtenir des informations et approfondir ses hypothèses de recherche. Or, s’intéresser au corps du chercheur dans cette relation permet également de montrer que les données obtenues ne sont pas exhaustives puisqu’elles contiennent leur part d’arbitraire, de subjectivité et de symbolisme liée à l’histoire des protagonistes engagés dans la négociation. Le « corps-outil » du chercheur constituerait dès lors aussi bien le médium de la négociation que l’interface sensible à travers laquelle le matériau d’enquête se construit. En ce sens, différents questionnements s’offrent à nous et méritent d’être approfondis : en quoi certaines particularités du corps du chercheur lui ont-elles permis d’accéder à des informations auxquelles d’autres n’auraient pas eu droit ? A contrario, comment ces mêmes spécificités ont-elles constitué un frein au bon déroulé de l’enquête ? Cette prise de conscience corporelle est-elle réellement indispensable ? À quelles étapes de la recherche ces aspects charnels deviennent-ils inéluctables ? Quels types d’injonctions, de normes, d’attentes ou de précautions pèsent sur le corps du scientifique dans ces différentes moments d’exploration ? Comment prendre en compte, conceptuellement et concrètement, ces dimensions corporelles dans nos recherches ?

D’autre part, si ce « corps-outil » va au fil du temps être manié et aiguisé par la jeune chercheuse ou le jeune chercheur qui progresse sur son terrain et dans la compréhension de ses données, il va se confronter de manière plus globale à l’épreuve de la thèse et se plier à certaines exigences, tant intellectuelles que physiques. En effet, avant même de s’engager dans cette aventure, les futures docteures et futurs docteurs ont déjà pu s’imprégner de nombreux discours les préparant inéluctablement à l’épreuve initiatique qu’ils s’apprêtent à affronter. L’exemple des thèses financées suffirait à illustrer toutes les pressions temporelles et académiques qui entrent en résonance avec les sacrifices auxquels devra se livrer la doctorante ou le doctorant. Dans le milieu universitaire, les poncifs, parfois construits a posteriori, sont bien connus : tout doctorant qui se respecte doit avoir un temps strictement limité de sommeil, être avachi derrière son écran d’ordinateur, ou même négliger son hygiène de vie... In fine, il doit souffrir physiquement pour être adoubé par la communauté universitaire, pour être récompensé des efforts consentis. Ainsi, dans quelle mesure l’effort intellectuel doit se lire dans les corps pour être véritablement respecté et reconnu ? Dans tous les cas, les exigences scientifiques d’un tel travail n’en sont pas moins injonctives. Or, derrière cette image d’Épinal, également diffusée par différents canaux numériques ou livresques où certains aspects du travail de thèse peuvent relever de la caricature, elle n’en est pas moins imprégnée de réel, comme le montrent par exemple Tiphaine Rivière dans ses Carnets de thèse (2015), ou encore Cassie M. Hazell dans son article « Faut-il souffrir pour mériter son doctorat ? », publié sur la plateforme The Conversation (2022). Bien évidemment, ce sont là autant de lieux communs, peut-être de fantasmes ou de mythes, mélangeant souvent corps réel, corps imaginaire et corps symbolique, qu’il convient en tout cas de déconstruire et de questionner. Certes, la thèse semble a priori pouvoir être conçue comme une épreuve intellectuelle. Cependant, ne serait-il pas pertinent de se défaire d’une conception dualiste qui, dès l’Antiquité, admet la « transcendance de l’esprit » sur cette « substance méprisable car terrestre et charnelle » (Détrez, 2002, p. 42) ? S’il est certain que, pendant longtemps, « le savant n’a pas eu de corps, excepté la tête ; partant, peu d’intérêt pour le motif » (Ory, 2010, p. 262) cet état de fait s’est, au cours des dernières décennies, amplement rectifié. Le corps du chercheur pourrait devenir un objet de recherche légitime. À lui seul, le lexique utilisé pour décrire le travail doctoral est révélateur d’une épreuve physique, et mériterait des recherches approfondies : d’aucuns imaginent une thèse articulant l’épuisement d’un travail dantesque et le Graal de la soutenance, d’autres encore envisagent la métaphore sportive d’un marathon se terminant par l’apothéose du sprint de la rédaction. Mais ce qui nous intéresse, c’est finalement de comprendre ce que cette ascèse, forme d’abnégation disciplinée et persévérante, fait au corps de la doctorante ou du doctorant, stressé, éprouvé et fatigué par le travail de la thèse. Derrière la représentation d’un ermite vivant cloîtré, notamment au moment de rédiger son manuscrit, apparaît la dimension quasiment mystique d’une thèse vécue comme un sacerdoce. En définitive, à travers cet imaginaire paroxystique d’un corps sacrifié, détruit et exsangue, n’entrons-nous pas au cœur d’un modèle méritocratique mettant constamment en avant les vertus de l’effort physiques et du travail ? La thèse semblerait avant tout tenir de ce mérite incorporé. Néanmoins, bien que vécue ou interrogée avec plus ou moins de recul, comment comprendre collectivement cette épreuve faite corps ? Est-elle vraiment singulière ? Après tout, qu’est-ce qui la différencie de pratiques contemporaines observables dans d’autres champs professionnels ? Comment appréhender ces discours injonctifs qui impliquent le corps du thésard ?

En somme, en tant que construit social et culturel, le corps du doctorant semble pouvoir être lui aussi une formidable « construction symbolique » (Le Breton, 2011, p. 20), tout autant qu’un « accessoire » (Le Breton, 1999) à interroger. En nous emparant de ce corps à la fois comme un outil de travail permettant le recueil des données (à la fois dans sa dimension sensible et comme médium de négociation), mais aussi comme outil éprouvé par l’exercice physique et intellectuel de la thèse, nous souhaitons questionner la place du corps lors des différentes étapes du processus de thèse et même montrer comment ce corps, en tant qu’instrument utilisé et éprouvé, accompagne la construction des différents objets de recherche. Nous invitons les doctorantes et doctorants, et jeunes chercheurs et chercheuses intéressés par cet appel à venir partager leur expérience. Par ailleurs, ces quelques pistes relatives à la manière d’envisager le corps au cours de la thèse ne sont absolument pas exhaustives, et toutes les communications qui proposent d’analyser le corps autrement durant l’épreuve de la thèse sont les bienvenues.

Modalités de contribution

Un résumé d’environ 3 000 caractères devra être envoyé sous un format PDF, à l’adresse suivante : journee-jeunes-chercheurs-c3s@univ-fcomte.fr avant le 1er juillet 2022.

Vous pouvez également poser vos questions à cette même adresse.

Ce résumé devra également comprendre :

  • un titre
  • 5 mots-clés
  • une bibliographie
  • une présentation de l’auteur(e)



URL :  https://calenda.org/.../994328


mot(s) clé(s) :  enseignement supérieur, profession universitaire