Veille et Analyses
http://www.inrp.fr/vst

Unité versus diversité : les étudiants et leurs conditions de vie

En 1964, paraît l'ouvrage de Bourdieu et Passeron, « Les héritiers : les étudiants et la culture », qui marque un tournant dans la sociologie de l'éducation française, en rompant avec un certain héritage durkheimmien qui faisait de l'école un institution au pouvoir socialisant permettant une émancipation par rapport aux classes dominantes de la société.
En pointant la correspondance entre les contenus et le fonctionnement des études, les rapports sociaux et les catégories sociales dont sont issus les étudiants, Les Héritiers (suivi en 1970 par La Reproduction, des mêmes auteurs) va générer une problématique des inégalités sociales des carrières scolaires qui va durablement influencer de nombreux travaux de sociologie de l'éducation.

Des étudiants essentiellement considérés du point de vue de leur rôle à venir dans la société

On ne reviendra plus guère pendant une trentaine d'années sur la question étudiante elle-même d'un point de vue sociologique, l'expression des « Héritiers » devenant généralement un concept fourre-tout qui désigne de façon un peu impressionniste l'étudiant bohême issu d'un milieu aisé, typique d'un âge d'or du quartier latin. Avec en filigrane derrière l'usage inconsidéré du concept (surtout après mai 68), l'idée sous-jacente d'un milieu étudiant relativement structurant, à l'opposé de ce qu'en déduisaient Bourdieu et Passeron.

Les auteurs, qui s'intéressaient surtout aux différences internes au milieu, ne croyaient en effet en aucun cas à l'idée de condition étudiante porteuse d'effets sociaux significatifs et particuliers : « les étudiants peuvent avoir en commun des pratiques, sans que l'on puisse en conclure qu'ils ont une expérience identique et surtout collective » (Les Héritiers, p.24-25), car, fondamentalement, ils estimaient que le seul rassemblement des étudiants dans un espace commun ne pouvait fournir de cadre de socialisation comparable à un groupe social de type professionnel. « A la différence des rythmes sociaux qui font les groupes intégrés en soumettant les activités de tous aux mêmes contraintes, le temps flottant de la vie universitaire ne rassemble les étudiants que négativement, puisque les rythmes individuels peuvent n'avoir en commun que de différer différemment des grands rythmes collectifs » (id., p. 51).
Or, nous verrons que cette interrogation sur l'existence d'une condition étudiante plus ou moins socialisatrice, de même que l'appréciation des degrés d'homogénéité ou au contraire de diversité au sein du monde étudiant, sont encore au coeur de bien des publications récentes.

Malgré les évolutions de la population universitaire (explosion des effectifs étudiants entre la fin des années 50 et celle des années 60) et les diverses crises estudiantines qui jalonnent la vie des universités depuis mai 68, peu de travaux de fond se préoccupent d'analyser les étudiants jusqu'au début des années 90, de confirmer ou discuter les thèses émises en 1964. Pourtant, la figure devenue mythique de l'héritier semble en décalage croissant avec les étudiants qui fréquentent les établissements d'enseignement supérieur des années 70 et 80.

Dans un contexte de montée du chômage, y compris pour les diplômés, c'est la fin d'un futur professionnel assuré pour les étudiants qui mobilise l'attention.
En 1976, Louis Levy Garboua constate un comportement de la population étudiante progressivement plus homogène, notamment du fait de la dégradation des perspectives professionnelles. Pour les étudiants issus des classes supérieures cela se traduit, selon lui, par la substitution de travail rémunéré au temps d'études. Dans une démarche d'économie de l'éducation, il met en lumière un ajustement par les étudiants de la rentabilité de leur investissement éducatif au regard des débouchés prévisibles.
En 1980, sous la direction de Baudelot et Establet, « Les Etudiants, l'Emploi, La Crise » s'affiche avant tout comme un rappel à l'absence d'évolutions fondamentales du monde étudiant, qui semble s'inscrire dans la poursuite du paradigme de La Reproduction tout en surévaluant pourtant la dimension socialisatrice et unitaire du milieu. Le rôle de l'université est conçu comme une socialisation aux futures fonctions de classe, quelques soient les éléments de différenciation : « le clivage qui s'esquisse au niveau des pratiques étudiantes correspond aux fractions de la petite bourgeoisie intellectuelle » (p.74), et « l'homogénéité par les filières prime, et de loin, les hétérogénéités liées à l'origine de classe » (p.107).
En outre, les auteurs tiennent à souligner la permanence d'une spécificité étudiante au regard du reste de la jeunesse : « Etre étudiant aujourd'hui [...] c'est disposer de plusieurs années où les soucis matériels sont relégués au deuxième voire au dernier rang des priorités. Voilà la différence fondamentale entre la jeunesse étudiante et la jeunesse travailleuse ». (p.64).

Un renouveau d'intérêt pour les « nouveaux étudiants » des années 90

Pendant que P. Bourdieu observe les élèves des classes préparatoires et des grandes écoles pour approfondir ses analyses de la reproduction, les chercheurs qui se penchent sur la situation étudiante à partir du début des années 90 sont d'abord interpellés par la brusque poussée des effectifs étudiants commencée dans les années 1987-1988, qui se concentre dans les premiers cycles universitaires, les IUT, les STS et les établissements les moins traditionnels de l'enseignement supérieur (entre 1981 et 1997, la proportion des 18-24 ans inscrits dans l'enseignement supérieur public passe de 9.6% a 20% en 1997).
Ils commencent à élargir leur réflexion bien au delà de la seule problématique de la reproduction sociale. Personne ne remet en cause le constat d'inégalités sociales qui marquent toujours l'accès à l'enseignement supérieur et surtout la hiérarchie socialement différencié de ses filières (cf. notamment M.Duru-Bellat, 1988), mais des travaux s'intéressent aux changements perceptibles dans ce cadre global.

Si Jean-Paul Molinari (1992) souligne la diversité grandissante d'une catégorie étudiante (diversité sociale, diversité croissante des filières et des établissements) qui lui semble mal se prêter à une définition de milieu ou groupe structuré de façon univoque, D. Lapeyronnie et J.L. Marie (1992) livrent un diagnostic très sombre, sous le titre significatif de « Campus Blues », où l'univers étudiant apparaît marqué par la désorganisation institutionnelle et l'anomie sociale.
Qu'il s'agisse d'échec en DEUG ou de difficultés ressenties dans la confrontation entre des étudiants culturellement et socialement peu adaptés à l'état de l'université française et de ses types de formation, une interrogation croissante se fait sentir à propos d'étudiants qui ne seraient "plus les mêmes". Les témoignages et les tribunes de presse se multiplient, estimant qu'aux Héritiers auraient succédé des étudiants plus scolaires, moins autonomes, entretenant un rapport utilitariste au savoir et aux livres.
Il faut ici prendre en compte ce qui relève, comme dans le reste du système éducatif, des tendances récurrentes à la nostalgie d'un âge d'or culturel plus ou moins mythique. Ainsi, concernant le rapport des étudiants à la lecture, P.Marcoin prévient : « Définir a priori l'étudiant comme le familier du livre sans dire de quel livre on parle ou en confondant toutes les sortes de livres, c'est se condamner à constater une perte de plus en plus irréparable » (in Fraisse, 1993, p. 110).

Le programme interministériel « Universités et Villes » lancé à la suite du plan Université 2000 permet à plusieurs équipes d'approfondir des enquêtes de terrain sur la réalité de la situation étudiante. En en tirant les principales conclusions, François Dubet (1994) souligne combien il est devenu difficile de définir l'étudiant des années 90 dans la mesure où aucun type idéal nouveau n'a succédé à celui de l'Héritier. En effet, « quand se croisent la diversité du monde étudiant et la diversité de l'offre universitaire, il se forme un univers d'autant plus complexe que l'un et l'autre de ces ensembles ne se recouvre pas nécessairement pour former des types d'étudiants nettement identifiables » (p. 144). Finalement, il estime que « c'est dans les rapports des étudiants à leurs études eux-mêmes, plus que dans les facteurs « déterminants » que l'on peut chercher les principes d'identification et de construction des expériences étudiantes ». Constat qui qui l'amène à distinguer trois dimensions principales de cette expérience : le projet (éventuellement contraint) par rapport à l'utilité scolaire et professionnelle des études, l'intégration dans l'organisation universitaire et la vie étudiante (socialisation) et la vocation, plus personnelle, liée à l'intérêt intellectuel et l'accomplissement personnel.

A la recherche de définitions unifiantes.

Sans nier la diversité fondamentale des situations universitaires, d'autres chercheurs vont pourtant continuer à vouloir mettre en exergue des facteurs d'unification du milieu étudiant plus forts que cette multiplicité d'expériences, en privilégiant le regard sur la vie sociale et la subjectivité étudiante.

Ainsi, Olivier Galland (1993) affirme « qu'en dehors de sa définition strictement scolaire, la condition étudiante est d'abord une manière de prolonger la jeunesse. Mais c'est bien, malgré tout, la poursuite d'études en commun qui donne son unité à ce groupe, même si celui-ci se fragmente en fonction des disciplines [...]" (p. 202). A l'issue d'une enquête par entretiens et questionnaires qui ferait apparaître une commune identification à une certain mode de vie des cadres, il en conclut même que les étudiants « ne sont plus des Héritiers mais plutôt des jeunes des classes moyennes (soit par origine soit par aspiration) qui partagent les valeurs de ce milieu" (p.203). Ces conclusions privilégient l'essentiel de la définition d'un groupe social par ses valeurs, en relativisant l'influence des facteurs universitaires de disparité, pourtant reconnue par ailleurs dans la même enquête. En outre, cette enquête pose le problème d'ede recherches qui ne portent que sur une partie du milieu étudiant, en faisant notamment l'impasse sur des secteurs ou des filières entières de l'enseignement supérieur (comme la médecine ou les grandes écoles).

« Les nouveaux étudiants. Un groupe social en mutation » de Valérie Erlich (1997) se présente comme un travail beaucoup plus nuancé, qui ambitionne de combiner les connaissances apportées par les études statistiques avec les enseignements d'enquêtes de terrain qui recourent largement aux entretiens.
Se gardant de vouloir identifier un étudiant « moyen », l'auteur souhaite repenser la question étudiante à travers l'analyse des modes de vie. La spécificité des étudiants tiendrait en grande partie à la disponibilité de leur temps et à leur concentration dans certains lieux, leurs modes de vie étant caractérisés par une intense sociabilité et une fréquentation élevée d'espaces culturels, généralement dans la ville : « les modes de vie étudiants se constituent et se développent le plus souvent en dehors des lieux universitaires, impliquant une participation à la vie urbaine tournée vers l'extérieur » (p.222).
Plus qu'une population caractérisée par son origine sociale ou son inscription dans un parcours de formation précis, les étudiants seraient donc, selon V. Erlrich, des jeunes adultes engagés dans une forme particulière de socialisation, différente de celle des salariés qu'ils deviendront, comme des élèves qu'ils étaient.
L'analyse est riche de restitutions vivantes et détaillées de différentes catégories typiques d'expériences étudiantes. Elle nous apparaît parfois paradoxale, tant l'effet supposé structurant du mode de vie semble par ailleurs relativisé dans de nombreuses situations dès lors qu'est abordée la dimension universitaire. Ainsi, concernant la carrière étudiante, l'auteur écrit : « nos analyses nous amènent àconsidérer qu'à côté de portraits types bien circonscrits, apparaissent quantités de pratiques difficilement classables et plutôt diffuses à l'intérieur des catégories qui ont été présentées. Il n'existe pas un et un seul modèle de carrières étudiantes et ces dernières ne se limitent pas au rapport entre les études. De plus, elles sont toujours aussi nettement marquées par les rapports de sexe, de discipline et de position sociale » (p. 218).

Une connaissance plus précise de l'ensemble de la population étudiante rendue possible par les enquêtes de l'Observatoire de la Vie Etudiante

Il apparaît que le grand tournant dans la connaissance scientifique du milieu étudiant intervient à partir de 1994, quand commencent à être publiées les analyses des chercheurs de l'Observatoire de la Vie Etudiante sur les résultats d'enquête commandée tous les trois ans par cet organisme. Pour la première fois, une enquête systématique de grande ampleur, pilotée par un comité scientifique, entreprend en effet d'interroger l'ensemble des étudiants en France sur leurs conditions de vie et d'études, quelle que soit leur localisation géographique, leur cycle d'études et leur filière dans l'enseignement supérieur.
Les 28000 questionnaires exploitables vont nourrir la publications de plusieurs ouvrages sur les conditions de vie des étudiants (Grignon, Grue et Bensoussan, 1994), le financement de la vie étudiante (Eicher, Gruel, 1996), les manières d'étudier (Lahire, 1997), les parcours des étudiants (Cam, Molinari, 1998), la vie matérielle des étudiants (Grignon, 1998), ainsi que de plusieurs rapports et notes thématiques (en ligne sur le site de l'OVE : http://www.ove-national.education.fr/index.php). Si nous ne pouvons ici restituer la richesse des données et des enseignement issus de ces travaux (qui ont notamment permis d'éclairer un certain nombre de politiques publiques en matière d'action sociale dans l'enseignement supérieur), il faut revenir sur les éléments du débat scientifique concernant le milieu étudiant que les chercheurs de l'OVE ont apporté.

Au niveau méthodologique, Claude Grignon et Louis Gruel avertissent dans leur ouvrage de synthèse sur l'enquête 1997 que « dans l'incapacité pratique d'épuiser la variété potentielle des genres de vie étudiants, les études fondées sur l'entretien ou l'observation directe ne font qu'entrevoir au mieux qu'une simple diversité, forcément très limitée ; elles ne permettent pas de donner aux cas d'espèce qu'elles parviennent à isoler leur vraie place et leur juste proportionnalité » (p.4). Une position à partir de laquelle ils affirment « qu'un des principaux enseignements que l'on peut tirer [de l'enquête de l'OVE] est que l'étudiant moyen n'existe pas dans la réalité, que c'est une fiction trompeuse, un lieu commun sans fondement qui doit être banni de tout débat sérieux » (1999, p. 11). Aussi bien au regard des conditions sociales d'existence que des conditions d'études, il font écho aux propos de Bernard Lahire (1997) : « l'étudiant (moyen) ou la culture étudiante n'existent pas. Ce qui peut s'observer, se décrire et s'analyser, ce sont des catégories d'étudiants (aux conditions d'existences et d'études différentes) et des manières différentes d'étudier ».

Confirmant les acquis d'un certain nombre de travaux antérieurs qu'ils complètent avec les facteurs tenant aux conditions de vie les chercheurs de l'OVE soulignent que « la sur-représentation accentuée des enfants de cadres dans les filières les plus prestigieuses ne renvoie pas seulement aux signes d'excellence scolaire. Elle renvoie aussi aux niveaux d'aspiration et aux représentations (variables selon les milieux) de la réussite, à l'opportunité des stratégies adoptées, au sens de l'orientation, à la connaissance des circuits rentables en termes de titres et de débouchés, autrement dit à des savoirs et savoir-faire favorisés par la familiarité des parents avec l'enseignement supérieur et le marché des emplois les plus qualifiés ; et elle renvoie encore à la capacité de choisir un type d'études plus prestigieux mais non offert à proximité du domicile familial et présupposant donc l'accroissement du coût de la vie étudiante, la prise en charge d'un nouveau loyer, de frais de déménagement, d'installation, de transport » (p. 29).

L'observation des relations entre les conditions de vie et la réussite des études permet de préciser des situations mal connues. L'impact du travail salarié étudiant n'a pas de signification « en soi », s'il n'est pas considéré en fonction de sa quantité (seul le travail rémunéré excédant un mi-temps diminue significativement les chances de réussite) et de ses relations aux études (différence entre le job alimentaire et le stage de pré-professionnalisation).
Autre exemple, le rapprochement des lieux d'études et des domiciles familiaux n'est pas systématiquement vertueux, sachant que « le degré auquel les conditions de vie favorisent la réussite n'est autre que celui auquel elles satisfont les exigences propres à chaque type d'études » (75). Il n'y a pas de règles générales et indépendantes en la matière, « les effets sur la réussite de conditions de vie en apparence identiques peuvent être très différents, et même s'inverser, selon les propriétés des différentes catégories d'étudiants : c'est le cas [...] pour la proximité avec le milieu d'origine qui est tantôt un avantage, tantôt un handicap » (p. 175). La situation d'un étudiant issu de milieu aisé, engagé dans une classe préparatoire ou une filière d'ingénieur dans une ville éloignée, vivant dans un logement indépendant, mangeant au restaurant universitaire à midi et astreint à des horaires réglés par le rythme des études, n'est pas comparable à celle d'un étudiant d'AES de la même ville, qui dispose de peu de repères et de réseaux de sociabilité sur place et dont l'organisation de la vie quotidienne est de tous points de vue un souci permanent.

Le rapport aux études, élément central de différenciation des identités étudiantes

De façon générale, les auteurs attribuent une place centrale au rapport aux études dans la définition de l'identité étudiante. «Tous les étudiants ne sont pas étudiants au même degré. Ils ne mènent pas seulement des études différentes : ils entretiennent des rapports différents aux études et celles-ci n'occupent pas la même place dans leur vie d'étudiant. Les institutions et les disciplines se distinguent en effet par leurs niveaux d'exigence, leur degré de structuration des emplois du temps, leur tolérance ou leur intolérance à l'égard de tout ce qui peut distraire d'une mobilisation studieuse. Etudiant d'UFR de lettres et élèves de CPGE littéraires peuvent avoir des affinités disciplinaires : ils ne sont pas étudiants de la même façon, les premiers consacrant à leurs études deux fois moins de temps que les seconds » (Grignon &Gruel, 1999, p.185).

La place plus ou moins centrale accordée aux spécificités des études (filière, discipline, formation...) dans le processus de construction sociale de ce qu'on pourrait appeler une identité étudiante est encore questionnée dans un dossier du ministère (DPD, 2000) sur la socialisation des étudiants débutants, coordonné par Alain Frickey.
La présentation du travail explique que « dans notre approche, l'identité étudiante ne saurait se réduire au seul champ scolaire » (p.13), après avoir avancé qu'on peut faire l'hypothèse « que nombre de clivages ou d'opposition entre les filières peuvent ainsi être rapportées à un phénomène de différenciation sexuelle face aux études ». La plupart des contributions de ce dossier s'appuient sur cette démarche avec la conviction commune, soulignée par R. Boyer, que l'entrée dans la vie étudiante « ne peut être approchée à partir des seules formes d'affiliation intellectuelle et sociale à l'institution universitaire dans ses diverses composantes. Elles procède certes d'une rencontre avec une nouvelle culture, la culture universitaire, mais aussi d'une rencontre avec un nouveau statut social, un nouvel environnement relationnel, un nouveau mode de vie qui, ensemble, contribuent à bousculer et redéfinir l'identité sociale et personnelle de l'étudiant » (p.58).
De même, Valérie Erlich revient sur la place prépondérante qu'elle accorde à la question des modes de vie étudiants au regard des variables endogènes à l'institution universitaire : « les influences propres à la filière et au type d'études dépendent le plus souvent des publics qu'ils accueillent et l'on sait bien que n'importe qui ne va pas n'importe où, que les inégalités de carrières scolaires sont inséparables des inégalités sociales qui se renforcent à tous les niveaux d'enseignement » (p.135).
Il aurait été intéressant que l'idée sous-jacente, à savoir que les modes de vie ont une portée explicative au moins aussi étendue que les matrices socialisatrices des filières et institutions d'enseignement, puisse être plus systématiquement illustrée à travers un certain nombre de données comparées à celles de l'OVE, mais les enquêtes ici évoquées ne portaient que sur quatre filières universitaires générales. Expliquer ainsi les difficultés récurrentes des étudiants débutants à gérer leur temps personnel par la faiblesse du temps organisé par l'établissement universitaire est un peu en décalage avec l'approche générale, et il manque sans doute ici des comparaisons avec les modes de vie d'étudiants engagés dans des cursus à temps fortement organisé par l'institution (STS, IUT, CPGE...).

En conclusion de ce survol de certains travaux français concernant les étudiants, on saisit toute la difficulté de définir la condition étudiante sans explorer plus avant ce qui se passe dans les filières d'études et dans les institutions d'enseignement supérieur, afin de pouvoir éventuellement fixer de manière plus précise le curseur sur une ligne qui privilégierait d'un côté une définition de la condition étudiante par la socialisation proprement scolaire-universitaire, et de l'autre une définition par la socialisation liée plutôt aux modes de vie. Il y a derrière chaque type de définition, une appréciation implicite quant à l'unité ou la diversité prépondérante du milieu étudiant, quant à sa caractérisation comme un « groupe social » relativement spécifique ou au contraire comme une population traversée par des différenciations essentiellement liées aux origines sociales de ses membres, voire liées aux disparités de filières (socialement connotées par ailleurs).
D'ailleurs, si pendant plusieurs années ce que G. Felouzis (2001) appelle « une sociologie des étudiants » et une « sociologie de l'Université » se sont développées chacune de façon parallèle, nous constatons ces dernières années une convergence grandissante entre les deux, et une multiplication des travaux qui se fixent comme objectif de mieux comprendre la situation de l'étudiant au coeur des filières et des établissements, afin d'ouvrir en quelque sorte la boîte noire de la relation entre l'étudiant, l'enseignant-chercheur et l'institution universitaire.

Quelques pistes complémentaires

Cette relation que nous abordons ensuite n'épuise pourtant pas le champ des enquêtes existantes ou envisageables concernant la population étudiante. Si nous avons choisi ici de privilégier un regard sur la question de la définition de la catégorie étudiante à travers les travaux français, d'autres facettes des recherches sur les conditions de vie des étudiants peuvent être mentionnées.

Ainsi, la question de l'engagement étudiant a fait l'objet de différents travaux, concernant l'histoire des étudiants en France (Fischer, 2000), la citoyenneté étudiante dans les universités (Merle et Le Bart, 1997), l'engagement bénévole (Houzel, 2002), la participation étudiante aux élections universitaires (Kunian, 2004) ou dans les conseils d'établissement (Tavernier, 2003) sans oublier plusieurs travaux étudiants (mémoires de DEA ou doctorats) qui portent directement ou indirectement sur les formes de socialisation et d'engagement politique des étudiants dans les syndicats ou les partis politiques (sur ce thème, lire notamment les notes de lecture et les sources recensées par le Groupe d'Etude et de Recherche sur les Mouvements Etudiants : http://www.germe.info/kiosque/noteslecture.htm).

Alors que les études sont très nombreuses dans le monde anglo-saxon, et singulièrement aux Etats-Unis, sur les étudiants étrangers, le sujet n'a été abordé que de façon modeste en France, et essentiellement dans le cadre de travaux de doctorats, à de rares exceptions (Slama, 1998). Le rapport d'A. Coulon et S. Paivandi (2003) dresse par conséquent un état des savoirs fort opportun sur les étudiants étrangers en France.

La différenciation sexuelle parmi les étudiants est également un sujet rarement abordé de façon directe, même si l'on note quelques travaux récents sur la question (Gruel et Thiphaine, 2004).

Si la plupart des recherches soulignent les fortes différenciations sociales qui caractérisent la vie des étudiants, dans l'accès aux études mais aussi dans leurs modes de vie et leur rapport même à la condition étudiante, on peut remarquer qu'il existe encore peu d'études qui s'attachent à analyser de façon détaillée les sous-groupes ou catégories d'étudiants. Les travaux de Stéphane Beaud (2002, 2004) sur l'accès à l'université des enfants des catégories sociales les plus éloignées de l'enseignement supérieur (notamment bacheliers professionnels, enfants issus de l'immigration...) méritent de ce point de vue d'être signalés.

Perspectives internationales

Nous n'avons pas pu encore explorer toutes les sources nécessaires mais il est pertinent ici de mettre en perspective internationale les différentes façons d'aborder la question de la vie de l'étudiant, ainsi que le fait Craig McInnis (2004).
Il observe dans tous les pays la remise en cause de représentations classiques de l'étudiant « à plein temps » et plus ou moins engagé dans une reproduction académique de son milieu social, sans que le fait de constater que les étudiants sont de plus en plus partagés entre le monde du travail (salariat à temps partiel, reprises d'études...) et de nouvelle formes d'apprentissage (notamment aidés par les TIC) ne débouche pour l'instant sur un nouveau modèle stable et clair.

Il subsiste surtout de grandes différences entre l'approche américaine (ou plutôt anglo-saxonne, dans la mesure où d'autres pays comme l'Australie partagent la même approche) et européenne en la matière. Ainsi, les nombreuses enquêtes aux Etats-Unis sur la vie des étudiants sont largement centrées sur le vécu et l'expérience des étudiants au sein de leurs institutions d'enseignement supérieur, avec une constante préoccupation concernant les conditions de socialisation, leur bonne intégration dans la vie universitaire (relations sociales entre étudiants, rapports avec les enseignants, épanouissement personnel et engagement civique...), ce qu'ils en retirent pour leur parcours ultérieur et plus globalement la qualité de vie et d'étude qui leur est proposée sur les campus. Le paradigme dominant est celui de l'évaluation des services rendus en la matière par l'établissement d'enseignement supérieur à ses étudiants.

En Europe, en revanche, à l'image du projet « Euro Student », l'attention est prioritairement tournée à l'identification et la mesure des obstacles et contraintes de nature économique et structurelle à l'accès à l'enseignement supérieur, dans le contexte d'une massification problématique des universités. L'attention est plus volontiers portée sur des questions de politiques globales, souvent au niveau national, avec un moindre intérêt manifeste pour ce qui se passe dans les établissements et pour les jugements des étudiants eux-mêmes sur leur expérience universitaire.

On retrouve sans doute derrière ces éléments de différenciation des traditions culturelles et universitaires différents, qui peuvent recouvrir, par exemple entre la France et les Etats-Unis, les contrastes sur l'autonomie et la place de l'établissement dans le système universitaire et sur la place réservée à l'étudiant lui-même dans cet établissement. Il est significatif que nous n'ayons par exemple pas encore rencontré d'enquêtes françaises qui s'interrogent sur la fréquence des relations entre les étudiants et leurs enseignants universitaires.
Pourtant, selon McInnis, une convergence devrait se dessiner rapidement en matière d'études de la vie étudiante, du fait de processus tels que l'internationalisation, la globalisation et le développement de processus d'accréditation ou d'évaluation de la qualité.
Même si dans la majorité des pays européens, la problématique de satisfaction des étudiants reste encore largement intégrée dans une préoccupation de service d'intérêt général, la recherche de financements par les droits d'inscriptions étudiants significatifs a déjà conduit les établissements de plusieurs pays (Australie en premier lieu) à commander des enquêtes régulières sur la vie étudiante dans une optique d'optimisation de leurs études de marché pour attirer des clients. Quelle que soit l'évolution européenne en la matière, il est en tout cas possible que le rayonnement international des universités du vieux monde dépende aussi un jour de la qualité de la vie étudiante, ne serait-ce que dans un mouvement de comparaison avec les établissements des autres pays développés.
De ce point de vue, il faut noter que la notion de « politiques de la vie étudiante » dans les universités françaises a fait son apparition depuis le début des années 2000 dans les expertises du Comité National d'Evaluation et que l'Observatoire de la Vie Etudiante a commandé en 2004-2005 une enquête spécifique sur le même sujet.

Bibliographie

 

Ce dossier est une publication du service de Veille Scientifique et Technologique
de l'Institut National de Recherche Pédagogique - © ENS Lyon

École normale supérieure de Lyon
Institut français de l'Éducation
Veille et Analyses
15, parvis Descartes - BP 7000 - 69342 Lyon cedex 07
Standard: +33 (0)4 72 76 61 00, Télécopie: +33 (0)4 72 76 61 06